Personnages et fonctions :

Un critique contemporain a déclaré que les personnages des contes de Voltaire étaient des fonctions plus que des êtres. Commentez et discutez ce jugement.

Introduction : On présentera le statut du conte en tant que genre littéraire, en insistant sur son irréalité par rapport au roman. Par ailleurs, on s'interrogera sur la notion de "personnage-fonction" : qu'est-ce que la fonction d'un personnage ? Tout personnage a forcément une fonction dans le récit, au sein d'un schéma actanciel ; que signifie, pour un personnage, n'être qu'une fonction ?

  1. Une représentation physique sommaire
  2. Les héros du conte, contrairement à ceux du roman, sont décrits très sommairement. C'est le cas de Candide ("Sa physionomie annonçait son âme"), de Zadig, paré de toutes les qualités physiques, mais dont on ne saurait tracer le portrait, de L'ingénu même dont on souligne seulement au passage quelques traits fondamentaux (la vigueur du Sauvage, l’élégance de l’Européen...) Une présence physique réduite à quelques traits : la douleur (Candide après les coups de fouet de l'Inquisition...), le désir (Candide, l’Ingénu...), la maladie (Pangloss)...Mme les héroïnes connaissent le même traitement. Elles appartiennent à des types : la belle jeune fille (Mlle de Saint-Yves, Formosante), fraîche et sensuelle (Cunégonde, la fille du Pape...) ; leur dégradation physique, dans Candide, répond un besoin de démonstration : ch. 11 pour la Vieille, ch. 29 pour Cunégonde : c'est une des manières de mettre mal le "Tout est bien" de Pangloss.Il ne s'agit en aucun cas de produire un effet de réel qui permette au lecteur d'identifier le personnage comme une personne.
  3. Des caractères à peine ébauchés.
    1. Absence d'individualité morale. Cunégonde, p. ex, ne manifeste jamais un fond d'esprit ou de sentiment. Son physique, ses mains qui s'égarent annoncent une femme sensuelle, mais ses mésaventures, qu'elle raconte à Candide, ne lui arrachent ni une larme ni un regret. Exigeant à la fin que Candide l'épouse, elle ne dit pas son amour, mais fournit par ce mariage de dégoût une preuve de plus du malheur universel.
    2. Des personnages-thèses. Pangloss se réduit une mécanique verbale, incapable même d'éprouver un sentiment : avec quelle allégresse raconte-t-il au pauvre Candide la ruine du château et le viol de Cunégonde ! Il n'est qu'une caricature. A l'autre extrémité, Martin le Manichéen - on ne dit pas encore le Pessimiste - n'est pas beaucoup mieux loti .On trouve d'autres personnages-thèses dans les contes : les six rois que rencontre Candide, les personnages du banquet, dans Zadig...
    3. Des personnages-emplois. On trouve de tels personnages profusion dans les contes : l'ami fidèle, Cador ou Cacambo, la femme infidèle (Azora) ; la capricieuse (Missouf) ; le mari jaloux (Moabdar), le père noble ou qui se voudrait tel (Le Baron de Thunder-Ten-Thronck); certains même n'ont pas de nom, seulement définis par leur emploi, au sens théâtral du terme : tel "l'interrogant bailli" de l'Ingénu, ou l'Envieux et l'Envieuse de Zadig.
    4. Des personnages fonctions. Ceux-là ne se définissent que par le rôle qu'ils sont amenés à jouer dans l'action, et ils disparaissent aussitôt : tel l'Empereur Chinois, qui indique à Formosante où est Amazan, ou le Bon Anabaptiste, qui se noie aussitôt accomplie sa mission : emmener Candide et Pangloss Lisbonne, au moment du tremblement de terre. Sans parler du Baron, dont le "rôle" se limite un fameux coup de pied au derrière...
De tels personnages interdisent toute forme d'identification au lecteur. Ils sont certainement la condition sine qua non, la fois du plaisir du conte et du rire qu'il excite (on s'amuse d'un bout l'autre de Candide, qui n'est pourtant qu'une enfilade de drames et de tragédies...), et aussi d'une distance critique qui permet la réflexion philosophique.

 

 



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